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Lettre un(e) jeune rudit(e)

Posted by Jean-Paul Laurent (manager) on 01/08/2015
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 L’en tête de  l'article d''aujourd'hui reprend en le transformant le titre d''une œuvre du poète Rainer Maria Rilke (1875-1926) Lettres à un jeune poète publiée en 1929. Ces dix lettres sont adressées par le poète, entre 1903 et 1908, à un jeune homme qu'il ne connaît pas, Franz Xaver Kappus, cadet à l'école militaire de l'Empire austro-hongrois. Ce dernier avait sollicité ''avis de Rilke sur la qualité de sa poésie.

Dans une première lettre Rilke  donne conseil au jeune poète de rentrer en lui-même, de se détourner de l'extérieur et de "cherchez la raison qui, au fond, vous commande d'écrire. Examinez si cette raison étend ses racines jusqu’aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur. Répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamner à mourir au cas où il vous serait refusé d'écrire [...] Demandez vous, à l'heure la plus tranquille de la nuit s'il est nécessaire d'écrire.  Creusez en vous-même en quête d'une réponse profonde et si elle devait être positive, si vous étiez fondée à répondre à cette question grave et simple  par un puissant "je ne peux pas faire autrement" construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité […] Et si, lors de ce retour à votre intériorité, lors de cette immersion en votre propre monde,  surgissent des vers vous ne songerez pas à interroger quelqu''un pour savoir si ceux sont de bons vers. Vous ne tenterez pas non plus d''intéresser des revues à ces travaux […] Une œuvre d''art est bonne qui surgit de sa nécessité.[…] C''est à sa source que vous trouverez la réponse à la question savoir si la création est une nécessité pour vous. […] Peut-être apparaitra-t-il alors que vous avez vocation à être artiste. Assumez alors votre destin et sa grandeur […].

L’opinion de Rilke est tranchée, la création vient d''une nécessité interne auquel le sujet décide de donner ou non toute la place.  Nous allons, dans la suite, traiter de 2 questions. Si l''œuvre créative résulte d''une nécessité interne alors d''où vient cette nécessité? Comment penser l''écart entre celle-ci et la déraison, la folie?

 

Avant de répondre à ces questions nous allons évoquer la vie et l’œuvre du mathématicien le plus créatif du XXème siècle Alexandre Grotendieck.

A. Grothendieck

La lecture du chapitre 7 du livre David Ruelle intitulé The Mathematician''s Brain. Princeton & Oxford, Princeton University Press (2007) nous a replongé presque quarante ans en arrière. A cette époque, lycéen de terminal, nous avons fait connaissance d’A. Grothendieck en l''invitant à venir nous parler, dans notre lycée, de la carrière d''un scientifique. Nous avons noué de là une amitié et avons été proche pendant plusieurs années.

Dans ces années 70, comme il le raconte dans un dernier ouvrage non publié mais disponible sur internet Récoltes et Semailles, Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien (1986), il décide d''arrêter de faire des mathématiques, après une vingtaine d’années de carrière à l’IHESS. Lieu prestigieux de la recherche mathématique en France créé pour lui par L. Mochtane en 1958 à Bures-sur-Yvette. Il obtient en 1966, la médaille Fields, considérée comme l’équivalent du prix Nobel dans les autres sciences.

Il va désormais s''occuper d''écologie politique à l'intérieur d''un groupe  Survivre et Vivre qu'il fonde avec d''autres mathématiciens à Montréal lors d''un congrès.  Entre 70 et 80, invité par J.P. Serre comme professeur pour une période de deux ans au Collège de France, il consacre une partie de ses cours au militantisme écologique et pacifique. Ensuite, A. Grothendieck obtient  pour une année un poste de professeur invité à l''Université d''Orsay. L''année suivante, il candidate sur un poste de Professeur permanent à  Orsay, mais il échoue et doit quitter Orsay. A partir des années 80, il reprend l’enseignement à l’université de Montpellier, essaye à deux reprises sans succès, d’intégrer le CNRS.  Il partira en retraite en 1988.  Il refusera la même année le prix Crafoord qu''il doit partager avec Pierre Deligne (prix s''élevant à 1,5 millions de francs). Il s’agit d’un prix important en mathématique. Dans un article au journal Le Monde il écrit: `` accepter d''entrer dans le jeu des prix et des récompenses serait aussi donner ma caution à un esprit et à une évolution, dans le monde scientifique, que je reconnais comme profondément malsains, et d''ailleurs condamnés à disparaître à brève échéance tant ils sont suicidaires spirituellement, et même intellectuellement et matériellement.''''

Nous allons maintenant, chercher à cerner ce qui est en jeu dans la créativité mathématique en nous appuyant sur ce qu’en dit A. Grotendieck dans Récoltes et Semailles (R&S dans la suite du texte).

Tout d’abord, A. Grothendieck affirme que ce qui l’a frappé dans la pratique des math  est la question du  rapport entre les mots et les choses, que nous avons déjà soulevée  dans La schizophrénie est-il le prix à payer pour l’animal parlant?: « S’il y a une chose qui m’a fasciné dans les mathématiques depuis mon enfance, c’est justement cette puissance à cerner par des mots, et à exprimer de façon parfaite, l’essence de telles choses mathématiques qui au premier abord se présentent sous une forme si élusive, ou si mystérieuse, qu’elles paraissent au-delà des mots. . . » R&S p137.

Par ailleurs, il confirme, comme dans l’extrait de la lettre de Rilke, la nécessité de se tourner vers une nécessité interne qu’il nomme rigueur intérieure : «  La chose cependant qui me paraît la plus essentielle pour la qualité de toute recherche, qu’elle soit intellectuelle ou autre, n’est aucunement question d’expérience. C’est  l’exigence vis-à-vis de soi-même. (Les caractères gras sont de A Grothendieck). L’exigence dont je veux parler est d’essence délicate, elle n’est pas de l’ordre d’une conformité scrupuleuse avec des normes quelles qu’elles soient, de rigueur ou autres. Elle consiste en une attention extrême à quelque chose de délicat à l’intérieur de nous-mêmes, qui échappe à toute norme et à toute mesure. Cette chose délicate, c’est l’absence ou la présence d’une compréhension de la chose examinée. Plus exactement, l’attention dont je veux parler est une attention à la qualité de compréhension présente à chaque moment, depuis la cacophonie d’un empilement hétéroclite de notions et d’énoncés (hypothétiques ou connus), jusqu’à la satisfaction totale, l’harmonie achevée d’une compréhension parfaite. La profondeur d’une recherche, que son aboutissement soit une compréhension fragmentaire ou totale, est dans la qualité de cette attention. Une telle attention n’apparaît pas comme résultat d’un précepte qu’on suivrait, d’une intention délibérée de "faire gaffe", d’être attentif - elle naît spontanément, il me semble, de la passion de connaître, elle est un des signes qui distinguent la pulsion de connaissance de ses contrefaçons égotiques. Cette attention est aussi parfois appelée "rigueur". C’est une rigueur intérieure, indépendante des canons de rigueur qui peuvent prévaloir à un moment déterminé dans une discipline (disons) déterminée. » R&S p171.

Pour pouvoir  préserver cette rigueur intérieure, l’obstacle à vaincre se trouve en soi dans l’inertie de l’esprit qui fait obstacle à oser voir, à oser comprendre et à oser se saisir de ce qui nous est propre et qui nous donne accès à l''autre de nous-mêmes comme figure de la plus grande altérité : « C’est l’inertie de l’esprit, sa répugnance à se séparer d’une vision erronée ou insuffisante (mais où notre personne n’est nullement engagée), qui joue le rôle de la "résistance". Celle-ci est de nature active, inventive au besoin pour arriver à noyer un poisson même sans eau, […]. Dans le cas présent, bien plus encore que dans le cas d’un travail mathématique, la découverte qui vient d’apparaître dans toute sa simplicité, dans toute son évidence, est suivie dans l’instant par un sentiment de soulagement d’un poids, un sentiment de libération. Ce n’est pas seulement un sentiment - c’est plutôt une perception aiguë et reconnaissante de ce qui vient de se passer, qui est une libération ». R&S p146 N 7.

C’est contre soi-même qu’il s’agit de se battre afin de se risquer à franchir ce qui est la part anecdotique, circonstancielle de son histoire personnel, pour atteindre l''autre de soi qui est le lieu de l''universel, de la structure commune à l''espèce humaine : « Le seul obstacle à la connaissance est une inertie, une inertie parfois considérable, mais finie, nullement insurmontable. Cette inertie, je l’ai sentie presque à chaque pas, insidieuse, omniprésente. Elle m’a exaspérée parfois, mais jamais découragée. (Pas plus que dans le travail mathématique, où c’est elle aussi qui est le principal obstacle, mais d’un poids incomparablement moindre.) Cette inertie devient un des ingrédients essentiels du jeu ; un des protagonistes pour mieux dire, dans ce jeu délicat et nullement symétrique qui en comporte deux - ou trois pour mieux dire : d’un côté l’enfant qui s’élance, et le patron (fait inertie) qui freine tout ce qu’il peut (tout en prétendant ne pas y être), et de l’autre la forme entrevue de la belle inconnue, riche de mystère, à la fois proche et lointaine, qui à la fois se dérobe et appelle… ». R&S p 221.

Car au fond la peur de penser pour son compte n’est-elle pas la marque d’une part de la peur d’approcher son point de déraison, sa part maudite ce que Grothendieck nomme l’enfant et d’autre part celle d’apercevoir ce que personne d’autre n’a jamais vu avant soi mais qui est là depuis toujours? Voilà ce qu’il en dit: « Visiblement, ce qui avant toute autre chose l’attire, c’est l’inconnu - c’est poursuivre dans les nébuleux replis de la nuit et amener au grand jour, ce qui est inconnu et de lui, et de tous. Et j’ai l’impression que quand j’ai ajouté "et de tous", il s’agit bien là du désir de l’enfant, et non d’une vanité du patron, qui veut épater la galerie et lui-même. C’est une chose entendue aussi que ce que le môme ramène à chaque coup de la pénombre de greniers et de caves inépuisables, c’est des choses "évidentes", enfantines. Plus elles apparaissent évidentes, plus même il est content. Si elles ne le sont, c’est qu’il n’a pas fait son boulot jusqu’au bout, qu’il s’est arrêté à mi-chemin entre l’obscurité et le jour. En maths, les choses "évidentes", ce sont celles aussi sur lesquelles tôt ou tard quelqu’un doit tomber. Ce ne sont pas des "inventions" qu’on peut faire ou ne pas faire. Ce sont des choses qui sont déjà là depuis toujours, que tout le monde côtoie sans y faire attention, quitte à faire un grand détour autour, ou à passer par dessus en trébuchant à tous les coups. Au bout d’un an ou de mille, infailliblement, quelqu’un finit par faire attention à la chose, à creuser autour, la déterrer, la regarder de tous côtés, la nettoyer, et enfin lui donner un nom. Ce genre de travail, mon travail de prédilection, un autre chaque fois pouvait le faire, et ce qui plus est, un autre ne pouvait manquer de le faire un jour ou l’autre ». R&S p 220.

Ayant franchi ce premier pas, la structure du monde apparaît, les choses se donnent à voir avec une certitude qui ne peut tromper comme le formule  Rilke plus haut : « vous ne songerez pas à interroger quelqu''un pour savoir si ce sont de bons vers. Vous ne tenterez pas non plus d''intéresser des revues à ces travaux […] » et en écho  Grothendieck écrit : «  Là encore, jamais je n’ai eu l’impression d’inventer, mais toujours de découvrir - ou plutôt d’écouter ce que les choses me disaient, quand je me donnais la peine de les écouter le stylo à la main. Ce qu’elles disaient était d’une précision péremptoire, qui ne pouvait tromper. » R&S p285

Enfin cette dernière citation : « La nuit dont j’ai parlé, où une passion nouvelle a pris la place d’une vieille peur qui s’est évanouie à jamais, est la nuit aussi où j’ai découvert la méditation. C’est la nuit de ma première "méditation", apparue sous la pression d’un besoin impérieux, urgent, alors que j’avais été comme submergé dans les jours précédents par des vagues d’angoisse ». R&S p 194  pour insister sur le caractère impérieux que peut prendre la nécessité de civiliser sa déraison en construisant la raison.

Reprenons la première question que nous nous sommes posée: D’où vient cette nécessité interne à la source de tout geste créatif ? Sans aucun doute de l’obligation d’en laquelle on se trouve le sujet sur le point de poser un geste créatif de retourner une carte, celle de sa propre déraison pour en  construire la raison. La créativité se montre ainsi comme une manifestation du retournement de l''impasse subjective. Que le sujet en est conscience ou non est une autre question dont il ne sera rien dit aujourd’hui. Mais en cherchant  à se dégager de la déraison, l’auteur  créatif marche, ainsi qu’un funambule, sur un fil au dessus du vide avec le risque constant d''être,  de nouveau, happé par la déraison. La peur de penser, hors du troupeau, n''est que l’autre face de celle d''affronter sa part de folie. Nombreux sont ceux qui choisissent de maintenir ficeler leur question subjective. Alors, ils produisent des pensées aseptisées, convenues, prêtes à porter.

La seconde question posée était : Comment penser l’écart entre le geste du créatif et celui de l’insensé ? Courir le risque de traverser le miroir, tel Alice au pays des merveilles pour découvrir derrière celui-ci  ce que personne d''autre n''a jamais vu, peut conduire à se trouver prisonnier dans un monde de non-sens. Etre le premier à voir, à  comprendre ce que personne d''autre n''a jamais vu ou compris, nécessite qu’un prix soit payé pour inscrire une perte. Perte qui vient donner forme à un écart à l’intérieur du sujet.  Cela permet que la déraison soit civilisée. Ce signifie que  de se risquer à être l’égal du créateur impose que  la division subjective soit  instituée par un montage. Nous abordons là des questions délicates dont seul l’Art peut offrir une mise en scène. Sur cette question de la division instaurée par le miroir une aide à la compréhension de cette question peut être trouvée dans le tableau de R. Magritte intitulé "La reproduction interdite" et le commentaire qu’en fait P. Legendre dans: « La 901e Conclusion. Etude sur le Théâtre de la raison ». Paris, Fayard. (1998) pp 219-222.

Le trajet d''A. Grothendieck tel qu''il nous a été donné de le voir, témoigne d''un attachement indéfectible à la recherche des  « raisons pour vivre » qu''il a trouvées dans la refondation des mathématiques, puis dans  la mouvance écologique et enfin dans la méditation d''inspiration orientale. Dans tout ce trajet Chourik (diminutif d’Alexandre en russe, que nous utilisions pour le nommer) a d’une part gardé intact sa capacité de s''interroger et d’autre part laissé grande ouverte la question du Pourquoi?

L''histoire des mathématiques montrent d''autres créateurs qui ont du payer le prix fort pour habiter leur création. Les noms d’Evariste Galois (1811-1832) ou de Georg Cantor (1845-1918) viennent à l''esprit. De même en physique le nom d''Ettore Majorana dont  nous parle Etienne Klein dans cette vidéo ou dans son livre " Il était sept fois la révolution. " (2005) Paris Flammarion.

Ces aventures ne sont pas l''apanage des scientifiques mais appartiennent à la mémoire des gestes créatifs parmi les humains.

Charles Mingus

 

Charles Mingus

L''histoire du jazz est riche d''exemples que cela soit celui de Charles Mingus, dont les arrangements et les compositions témoignent de son gout pour la révolte, et qui sera un éternel "sideman" dans les jazz bands ou de Lester Young qui avait le blues dans l’âme et une imagination sans limite. Ce dernier disait  propos de lui même: «J''essaie de ne pas être un "crayon de répétition, tu piges? Le truc c''est l''originalité. Tu peux avoir l’intonation, la technique et un tas de choses, mais sans l''originalité, tu ne vas nulle part. Il faut être original" Citation extraite  de "Le Monde 2" 11 juillet 2009

 

Last changed: 06/12/2018 at 16:28

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